Inspirée de la collection de représentations mathématiques sculptées de l’Institut Poincaré, la création Formulaire propose une réflexion sur ce que serait une origine commune du langage entre l’art et la science. Arnaud Petit et Jean-Philippe Uzan sont à l’origine de cette œuvre singulière, mobilisant quatre mathématiciens et trois musiciens des Siècles. L’installation Formulaire est présentée au sein de l’exposition Le rêve des formes, à partir du 14 juin 2017 au Palais de Tokyo.


• Qu’est-ce qui vous a amené à l’Institut Poincaré ? Comment s’est déroulée votre visite ?

Je fais parti d’un groupe de travail initié par Le Fresnoy il y a deux ans. Il s’intitule L’incertitude des formes, et comprend à la fois des artistes, des scientifiques et des philosophes. Il est constitué pour réfléchir à un événement original, qui fasse état des ponts possibles entres les différentes formes de conceptions du monde, et de proposer des objets qui sondent cette réflexion commune. Le projet Formulaire est né avec Jean-Philippe Uzan, directeur de l’Institut Poincaré avec Cédric Villani. Il est mathématicien mais surtout cosmologiste, et passionné de musique. C’est lui qui m’a présenté ces objets tout à fait impressionnants.

© Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Man Ray Trust / Adagp, Paris

• Peu de gens soupçonnent leur existence. Le monde des mathématiques reste, pour beaucoup, très abstrait.

Justement, le degré d’abstraction est tellement fort qu’il fallait imaginer au XIXème siècle la matérialisation d’objets mathématiques, de calculs, d’équations. Ces objets étaient fabriqués un peu partout en Europe pour être le support de l’enseignement des mathématiques. Beaucoup d’artistes ont été fascinés par ces objets, notamment au début du XXème siècle. Ils en ont très certainement tirés leur inspiration. Je pense par exemple à Man Ray, mais aussi au sculpteur anglais Henry Moore, puis aux surréalistes. Dans la musique, évidemment, cela n’a pas eu du tout de conséquences.

• Un scientifique serait-il en quelque sorte un artiste ? Des inventions scientifiques nécessitent de la créativité et de la folie, une prise de risque comme dans l’art.

Je pense que si vous leur demandez, ils vous diront oui. Et si vous le demandez à un artiste, il ne dira pas non. Mais il relativisera ce que vous avez dit. A partir du moment où vous recherchez quelque chose, vous prenez un risque, c’est sûr. J’ai beaucoup réfléchi à cette question-là, et je pense que ce sont deux attitudes différentes face au monde. Alors elles se rejoignent, s’observent constamment. A la fois fascinées, parce que l’une et l’autre touchent à des sens qui sont proches. Et néanmoins, les deux manières de procéder sont très différentes. Il arrive assez souvent que des scientifiques pensent qu’ils sont des artistes. Je l’ai vu plusieurs fois, et même revendiqué. Cela m’a toujours laissé dubitatif. Je pense qu’un artiste est persuadé que la complexité des choses est insondable, et explicable qu’en une infime partie. Les scientifiques pensent que les choses sont plus explicables, ils sont plus rationnels certainement. Ce qui ne veut pas dire que l’artiste n’est pas rationnel. Il est dans une inquiétude permanente. Les scientifiques ne sont pas inquiets. En plus, ils ont une place valorisée dans la société, ce qui n’est pas toujours le cas des artistes. Les artistes sont confrontés beaucoup plus à la solitude de ce qu’ils font. Ces deux catégories de gens s’observent, mais ne font pas parti du même monde tout en observant le même monde.

«Je pense qu’un artiste est persuadé que la complexité des choses est insondable, et explicable qu’en une infime partie. »

• On a parfois tendance à les opposer. Ils peuvent être complémentaires, comme dans votre installation Formulaire. Vous confrontez un « quatuor » de mathématiciens avec un trio de musiciens des Siècles. D’un côté, il y a la prosodie des scientifiques, de l’autre les expérimentations sonores des instrumentistes. Comment cela se présente ?

Ce n’est pas une confrontation directe, c’est plutôt une réflexion sur ce que serait une origine commune du langage, du langage de la musique et du langage langage. Je pense que les mathématiques ne sont pas possibles sans les outils forgés par le langage qui permettent de décrire. Ce qui m’intéresse c’est l’outil utilisé par les mathématiciens pour décrire le monde. Chez les mathématiciens, il y a ceux qui pensent que les mathématiques sont. Elles sont là, et on va les comprendre. Puis il y a ceux qui pensent que les mathématiques sont une construction de l’esprit.

Dans Formulaire nous avons placé les quatre mathématiciens devant les objets de l’Institut Poincaré, et nous leur avons demandé de les décrire à leur manière, pouvant être plus ou moins académique, voire poétique. De l’autre côté, les musiciens s’expriment.

J’ai toujours été persuadé qu’il existe deux pôles très importants dans la manière de concevoir la musique : un pôle qui est lié au langage et un autre algorithmique. La musique en Occident vient du langage. Nous sommes porteurs de cette vision qui passe par l’écriture. On constitue cette écriture non pas pour inventer la musique, la composer mais pour rendre compte de ce que l’on vit. Et très vite, cela devient un outil pour inventer ce qui n’existe pas. L’origine langagière de la musique est évidente. Cette technique de rendre le son va permettre par la suite des spéculations, qui vont entraîner la musique vers cet autre pôle, rythmique, numérique, de processus. Il y a donc ces deux pôles en tension, même si l’un est né de l’autre. Et même en étant né de l’autre, il a conquis son territoire. Et parfois, l’un va contaminer l’autre.

Vous avez à la fois dans Formulaire, un objet mathématique qui est le fruit d’une construction de la représentation de quelque chose qui n’existe pas (l’équation), vous avez quelqu’un qui le décrit cet objet en utilisant le langage, extérieur à l’objet décrit et vous avez des musiciens qui utilisent leur propre langage. Et tout cela forme une “boule commune”, très complexe, dont on a pas mesuré encore le degré de complexion. Ce sera peut être insupportable. Je pense que cela marchera de manière intermittente. Et cela demandera une très grande concentration. Le risque est pris.

• Dans un de vos textes, une phrase a retenu mon attention « L’archéologie du futur consistera peut-être en un travail de reconnaissance de sons savamment conçus, peut-être musicaux, mais enfouis depuis des siècles dans un bruit ayant tout recouvert », ne serions-nous pas dans le siècle de « l’écologie sonore » ?

C’est une préoccupation actuelle, depuis une dizaine d’années. Les gens se rendent compte que le son peut détruire la vie. J’ai lu un article de sociologie dernièrement sur la pollution sonore. Le pays d’Europe où les classes laborieuses sont les plus exposées au bruit est la France. C’est beaucoup plus compliqué de travailler en France qu’en Allemagne dans une usine. Le bruit vous empêche de penser. Car le son vous permet de penser.

« Longtemps il n’y a eu de lecture qu’à voix haute » ai-je précisé dans le texte. Lorsqu’un livre était écrit, on lisait à voix haute à une assemblée. Les écrivains parfois dictaient le livre au lieu d’écrire. Le livre est une musique. On vérifie la puissance de ce qui est écrit. La musique fabrique une pensée. Sinon, pourquoi cela nous émeut ? Le compositeur pense de manière singulière.

• Justement, y’a-t-il des « pensées singulières » qui vous ont particulièrement marquées ?

Extrêmement, depuis que la musique s’écrit. Je pense aux premières polyphonies de Pérotin. A Ockeghem, à Schütz. Adolescent, j’ai beaucoup écouté Lizst, notamment les dernières œuvres, les oratorios. C’est une musique semblant être de nulle part. Pleinement intemporelle. Lizst se fiche de toutes les règles, il y a un état de suspension. Enfant, j’ai beaucoup chanté du grégorien, de la polyphonie de la Renaissance. Et bien après je me suis intéressé à la technologie, notamment au Conservatoire. J’étais fasciné par Stöckhausen et certaines œuvres de Pierre Boulez. J’ai ainsi découverts d’autres manières d’entrer dans le son.

• Parallèlement à Formulaire, vous menez d’autres projets. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Du 16 au 18 juin, j’organise le festival MAGE au Théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas à Grenoble. Cet événement concerne uniquement la création, avec de jeunes musiciens. Dans la programmation, il y aura notamment deux œuvres que j’ai écrite à partir d’une sonate de Scarlatti et d’une oeuvre de De Grigny. La première est dérivée pour deux pianos : l’un joue textuellement l’oeuvre, l’autre la commente. La seconde est un travail à partir d’extraits, enrichis d’éléments électroniques et iconoclastes. En octobre, je présente une seconde création avec Les Siècles : l’Opéra I.D. Le troisième projet en collaboration avec les musiciens, Memories, aura lieu en 2018-2019. Par ailleurs, je continue toujours les séries de pièces pour piano seul et les œuvres pour orchestre. J’ai des projets d’opéra et l’intention de tourner un film.

Arnaud Petit est en résidence aux Siècles depuis janvier 2017.
L’oeuvre Formulaire est exposée au Palais de Tokyo du 14 juin au 10 septembre 2017, dans le cadre de l’exposition Le rêve des formes.
Avec la participation de Laëtitia Ringeval (violon), Carole Dauphin (alto) et Jean-Baptiste Goraieb (violoncelle).

En savoir plus sur Formulaire

Formulaire, dire les formes, entendre les trajectoires par Arnaud Petit, magazine Palais #25
Arnaud Petit. Un espace de liberté par Thibaut Sardier, Artpress magazine #45

Biographie
1959 Naissance à Reims
Violoniste et chanteur de formation. Étudie la composition, la direction d’orchestre et l’informatique musicale au CNSM
1982-1991 Enseigne à l’IRCAM et au CNSM
1991-1993 Pensionnaire à la Villa Médicis
1991 Premier opéra, « La place la République » au Centre Pompidou
2006 « Cantatrix Sopranica L. » d’après Georges Perec, lauréat du Theatre Institute à Berlin (Unesco)
2011 « La bête dans la jungle » opéra d’après Henry James avec Les Siècles
2014 « Bûcher d’hiver » de Prokofiev adaptation orchestrale avec Les Siècles
2015-2016 Artiste et professeur invité au Fresnoy

Ses œuvres sont éditées par « Le chant du monde / Harmonia Mundi ».

Concerts

Du 14 juin au 10 septembre 2017
Paris, Palais de Tokyo